Kill or Be Killed, quand le fatalisme réveille le démon qui sommeille en nous

Le thriller est un genre cinématographique ou littéraire, à mi-chemin entre l’action, le policier et l’horreur. En français on dirait « film ou livre à suspens ». D’ailleurs, la traduction littérale de thrill est frisson, ce qui fait de Kill or Be Killed un comics qui promet de vous faire frissonner. Car KOBK est précisément un thriller, ce qui est plutôt rare dans le monde du Comics, et un bon, ce qui est encore plus rare.

Dylan est New-Yorkais, il vit en coloc avec son meilleur ami qui sort avec la fille qu’il aimerait avoir pour lui. Une situation somme toute banale, ou du moins concevable. Dylan a également une forte tendance à la dépression et est fortement désabusé voire fataliste à l’égard du système, des institutions, de la justice. Là encore, rien de bien surprenant ; en un sens nous le sommes tous un peu ou nous connaissons tous quelqu’un qui l’est.  Ah et Dylan a des tendances suicidaires. Vous avez compris, Dylan n’est pas vraiment le gars qui mets l’ambiance en soirée. KOBK commence quand notre rayon de soleil décide que la vie c’est pour les losers et saute du toit de son immeuble. Par (mal)chance il survit et se remet assez vite de ses blessures. Mais c’est à partir de ce moment que l’étrange s’installe dans sa vie. Un démon lui apparaît dans le miroir, et ce dernier se présente comme l’être ayant permis son sursis sur Terre, mais comme rien n’est jamais gratuit, le prix à payer est d’un meurtre par mois…

Une descente en enfer, inéluctable

Il se passe tellement de choses le temps des quatre tomes qui compose la série que je n’en raconterai pas plus, sinon que Dylan choisira de la jouer à la Dexter en éliminant des personnes qui le « méritent ». KOBK est un thriller, c’est une certitude. Nous avons un héros forcer de s’en prendre à de dangereux criminels tout en ayant un compte à rebours permanent en guise d’épée de Damoclès et des inspecteurs de polices qui enquête sur tout ça en parallèle. Le frisson est présent. Pour ce qui est de l’horreur, il faut plutôt s’orienter à l’effroi version Edgard Allan Poe, où le personnage principal est souvent en proie à la démence au point de perdre ses repères et de venir incapables de distinguer les menaces réelles de celles produites par son imagination. Car c’est un des points fort de ce récit, Dylan est-il fou, ou est-il vraiment pris en otage par un démon assoiffé de meurtre ?

Pour les personnes connaissant ou ayant suivi la série Dexter, le héros éponyme tue par besoin ou plaisir (c’est selon) et se dit habité par un passager sombre, une sorte de présence clandestine qui réclame un tribut et vit et tue par l’intermédiaire de son hôte. Ici Dylan vit peu ou prou la même chose, a ceci près qu’il semblerait bien que les menaces du Démon de faire mourir son débiteur en cas de « non payement » soient fondées. Bien évidemment, n’étant pas formé pour tuer, Dylan va devoir apprendre sur le tas, encore plus évident, il s’en prendra aux mauvaises personnes. De là découlera toute l’intrigue, sur fond de mafia russe et de policier corrompus, avec la question systématiquement en suspens, « c’est vrai ou pas cette histoire de démon ? ».

Ce Comics est le fruit de la collaboration entre Ed Brubaker (scénariste) (que l’on a déjà présenté au sujet de Gotham Central), Sean Phillips (dessinateur d’Incognito, Fatale) et Elizabeth Breitweiser (coloriste de Velvet, Outcast) et ce que je peux dire c’est que ce trio est sacrément efficace. On connaissait le talent de Brubaker pour raconter des intrigues policières très crues et réalistes, mais l’apport de Phillips et Breitweiser pour l’aspect dérangeant et oppressant et indéniable.  On alterne entre des scènes de grande violence graphique et d’autres beaucoup plus calmes comme une ballade à pieds en ville ou une simple discussion au commissariat. Cela ponctue à merveille les cycles de violence auxquels est soumis le héros et son caractère complètement schizophrène à l’égard de son entourage.

Le choix des couleurs a également une place très importante dans KOBK. Globalement les décors sont dans des teintes froides, du bleu du violet du vert du blanc, avec quelque rares fulgurances de chaleur aux moments des apparition du démon, ou dans des lieux peux « moraux » tels que les bars ou boîtes de nuit. Et même si ça ne saute pas aux yeux à la première lecture, on s’aperçoit assez vite que les décors eux-mêmes déteignent sur les personnages. Les visages prennent la teinte des murs, comme s’ils étaient tous partie intégrante de leur environnement, incapable de s’en détacher, de s’en distinguer. C’est particulièrement frappant lors des passages où Dylan porte sa tenue de vigilante composer d’un ensemble noir et d’une cagoule rouge sang. Cette dernière est la seule couleur qu’il porte, et au risque de lui être fatale en cas de phase d’infiltration (niveau discrétion, le rouge on a vu mieux), elle en dit long sur le genre de pensées qui occupent majoritairement son esprit.

 

Du déjà vu qui fonctionne bien

L’histoire n’est cependant pas sans défaut. Le dernier acte (tome quatre) est amené un peu maladroitement et même si le dénouement est particulièrement bien narré, il reste un peu prévisible car parfaitement logique. En vérité c’est probablement un mal dont souffre toutes les histoires à suspense qui repose en partie sur une question posée au spectateur. Si la narration s’étire un peu trop, le lecteur a le temps de se faire sa propre théorie au risque de tomber juste et d’être au mieux satisfait, au pire déçu. L’autre défaut c’est l’usage permanent des encarts de narration (Dylan racontant son histoire au lecteur) rythmant toutes les scènes, même celle pouvant aisément se passer d’explication. Voir un personnage faire une action tout en nous racontant cette même action apporte une certaine lourdeur inutile. Dylan est extrêmement bavard avec son public et parfois on s’en passerait volontiers.

Enfin Brubaker nous propose une réflexion que l’on commence à connaitre de plus en plus, quand le système est défaillant et que vous le savez, êtes il de votre devoir d’agir, au risque d’être hors la loi ? C’est un schéma classique que l’on retrouve notamment avec le Punisher de Marvel ou V pour Vendetta pour ne citer que ces exemples. Mais là où le Punisher est motivé par l’éradication définitive de toute la criminalité au nom du décès de sa famille, et où V agit dans le but de réveiller un peuple privé de liberté pour créer un soulèvement populaire, Dylan est juste un gars franchement détestable qui tue pour rester en vie. Difficile d’avoir de l’empathie ou de la sympathie pour le héros, à tel point que son sort quel qui soit pourra nous laisser plutôt neutre. C’est bien plus l’histoire en elle-même que le destin du héros qui plaît ici.

Kill or Be Killed est une très bonne série thriller et un très bon comics. Elle reprend parfaitement les codes des classiques du genre tout en apportant parfois un esthétique proche d’un comics de super-héros réaliste. Plus on avance dans l’histoire plus on impliquer par le narrateur/ protagoniste, qui en tout bon narcissique qu’il serait (je n’en sais rien je n’ai pas fais psycho), ne trouve rien de mieux que de forcer  le lecteur à être tantôt son confident, tantôt son complice, tantôt son démon.

CATEGORIES

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *