Lazarus, quand dystopie et violence font bon ménage

Que ce soit pour alerter sur les dérives de notre course à la technologie, ou nos habitudes de consommation, les dystopies nous racontent, par définition, toujours une version pessimiste du futur. Dans Lazarus, le futur est un monde où règnent le pouvoir, l’injustice et la force brute.

 

Il s’est passé quelque chose sur Terre. Un cataclysme, une guerre ou peut être les deux. Toujours est -il que maintenant les vielles frontières n’ont plus cours.  Le monde est contrôlé par une poignée de familles et celle-ci exercent leur pouvoir et influence sur l’ensemble de leur territoire. La société a également évolué, pour revenir à un système de classes sociales rappelant le moyen-âge. On retrouve donc au sommet la famille au pouvoir, puis vient un groupe de privilégiés appelés serfs travaillant pour la famille et bénéficiant d’un minimum de confort et de sécurité. Et enfin, il y a l’écrasante majorité de la population, qui se compte en centaines de milliers surnommés les déchets. Chaque famille au pouvoir forme en son sein un individu, homme ou femme pour en faire un combattant hors-pair, un Lazare. L’histoire raconte celle du Lazare d’une des deux familles contrôlant l’ancien territoire des USA, Forever, de la famille Carlyle.

Bienvenue dans le futur

Une chose est sûre, le duo derrière ce récit, Greg Rucka (scénariste) et Michael Lark (dessinateur) fonctionnent parfaitement. On a déjà pu le constater sur leur autre œuvre majeure qu’est Gotham Central chez DC Comics et c’est un plaisir de les retrouver sur un projet indépendant, avec un tout nouvel univers à découvrir. La première bonne idée est de complètement passer sous silence les événements qui ont fait basculer le monde dans la situation décrite par la suite. Ce n’est pas le propos. Ce qui compte c’est l’après, les conséquences, et celles-ci sont nombreuses. On plonge immédiatement dans un monde de violence et de lutte de pouvoir. Violence dans toutes les couches de la société, qu’il s’agisse d’obtenir des privilèges ou simplement d’un endroit pour s’abriter du froid, et lutte de pouvoir entre les familles dominantes malgré le très instable statut quo existant.

Et au beau milieu de tout ça, nous rencontrons Forever. Une femme super-soldat, sorte d’arme humaine surentraînée au service de sa famille, les Carlyle. Elle est la commandante en chef des forces armées de la famille, mais elle agit également seule sur le terrain, quand la situation requiert de la discrétion. Les scènes d’action impliquant Forever sont toujours magnifiquement chorégraphiées, faisant souvent penser à certains plans d’Uma Thurman dans Kill Bill, et d’une violence très prononcée. Mais Rucka ne se contente pas de nous servir son héroïne un sabre et un flingue à la main prête à massacrer des traîtres ou des brigands. On découvre également le passé trouble de cette jeune femme, l’entraînement et les expériences scientifiques qu’elle a subit et ses relations avec sa famille. Car oui, Forever fait partie intégrante de la famille Carlyle dirigée par son père et ses frères et sœur.

Forever est, de par son statut de Lazare, le seul membre de la famille en contact direct et régulier avec le peuple, les fameux déchets. D’ailleurs ouvrons une parenthèse sur cette classe sociale. Ici, le surnom de déchet est plus un statut qu’une insulte. En effet, est un déchet tout individu de possédant aucune qualité, aucun talent particulier pouvant les servir les intérêts de la famille. La série arrive d’ailleurs à nous captiver avec sa sous-intrigue mettant en scène une famille de déchets cherchant à passer les tests pouvant les élever au rang de serf. Une sorte d’histoire parallèle nous montrant les pires aspects de monde post-apocalyptique. Parenthèse refermée. Forever est donc souvent forcée d’agir elle-même sur le terrain. C’est ainsi qu’elle se retrouve face à des choix moraux, où elle doit choisir entre obéir aveuglément aux ordres de sa hiérarchie familiale ou écouter sa conscience, quitte à faire preuve de clémence envers certaines personnes cherchant seulement à survivre dans ce monde hostile.

Les erreurs des uns donnent du pouvoir aux autres

Je m’arrêterai ici de m’étendre sur le scénario et vais plutôt parler de la dimension science-fiction et politique de Lazarus. Lazarus est un récit SF qui choisit la carte de la simplicité et de la sobriété. Pas de véhicules volants futuristes ou d’androïdes, mais plutôt des avancées scientifiques dans le domaine du médical et de l’espionnage. C’est ainsi que l’on apprend que certaines familles disposent de la capacité de préserver la santé et la jeunesse de leurs membres artificiellement. De plus les systèmes de surveillance et de sécurité déployés sur tous les territoires font du monde un endroit ultra sécurisé et policé ou le moindre individu peut être retrouver par un scanner facial pris au hasard dans la rue. Et voici donc une des forces de Lazarus, proposer du futur reposant simplement sur des évolutions (positives ou négatives) de technologies dont nous disposons actuellement. Quel meilleur moyen pour nous faciliter le voyage dans cet univers ?

Et bien ce meilleur moyen c’est l’autre point fort de Lazarus, à savoir son discours politique. Le monde est revenu au temps des royaumes même s’ils ne sont pas appelés ainsi, mais cette fois ce n’est pas un pouvoir de droit divin mais financier. On peut aisément faire un parallèle avec ce qui se passe chez nos amis américains ou certains voient la famille fictive Carlyle évoquer quelque peu le clan Trump… Et malgré la dimension familiale et donc sacrée que revêt la classe dominante, celle-ci ne peut tout simplement pas échapper aux intrigues et jeux de pouvoirs, que l’on retrouve souvent dans ce type de récit (pensez Game of Thrones et vous aurez une bonne idée du genre de manigances qui peut se tramer).

Une patte artistique qui confirme son efficacité

Rucka aime mettre en scène des personnages féminins forts, que ce soit des déesses, avec Wonder Woman, des inspectrices de police dans Gotham Central, ou des armes humaines comme dans Lzarus. Cela va au delà d’un effet de mode qui voudrait forcer la présence de personnage féminins en tête d’affiche juste pour paraître original. Rucka cherche, selon moi, à exposer ses personnages à leur quotidien, directement les confronter à leur environnement largement dominé par des hommes. Le but n’est pas de nous faire vivre vingt quatre heures dans la peau d’une femme, ce qui serait terriblement cliché, mais plutôt nous montrer comment ces femmes gèrent, chacune à leur manière, les rapports de forces qui rythmes leur quotidien.

Enfin, certains regrettent quelque peu le rythme assez lent du récit, surtout si l’on a l’habitude des histoires menée à cent à l’heure que nous propose généralement les grosses maisons d’édition. Pourtant, on retrouve le même genre de rythme dans la série Gotham Central, avec des intrigues amenées les unes après les autres. Le lecteur prend le temps de voir les différents protagonistes réagir et évoluer au fil du récit, comme cela se passerait en vrai. Je trouve donc que ce rythme posé est idéal pour s’imprégner de cet environnement. On avance au rythme des rencontres que fait l’héroïne et les conflits internes ou externes ne se règles pas en deux pages, mais à coup de négociation, pourparlers, menaces, etc. L’action se lit comme une partie d’échec plutôt qu’un combat de boxe. Lazarus est pour moi une des meilleures séries futuristes actuelles et l’annonce assez récente d’une future adaptation au cinéma est plutôt encourageante, surtout si cela permet de faire découvrir cette œuvre majeure de la bande dessinée.

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